par Pipeau » Jeu Aoû 20, 2026 23:04
Chapitre 17
Elle.
Je suis né l’année où, parait il, le premier homme marcha sur la lune. Moi mes films préférés
de Kubrick sont Docteur Folamoure et Full Metal Jacket. Je déconne. Mais par contre je suis bien né l’année de Woostock.
Avant de traîner avec des tous pleins de haineux mais en fait remplis de tout plein d’amour mal canalisé, j’ai eu des potes d’enfance. Ceux avec qui on va faire les premières conneries dans le terrain vague derrière la résidence. Je ne suis pas certain qu’il existe encore beaucoup de terrains vagues. C’est dommage, c’est l’école de la vie les terrains vagues. Avec mes potes c’est la première boom puis les premières soirées, où nous n’étions jamais invités.
La première cigarette, le premier achat de shit, la boule au ventre. La première bière puis la première cuite, le premier vol dans un magasin, les premières mobylettes pas forcément achetées. Le premier concert : Téléphone 1986. Premières dragues complètement foireuses. Les premières vacances complètement fauchés. Pas mal de premières en fait.
Nous étions six.
Un plus mature que les autres. Le seul qui avait compris qu’en faisant des études la vie serait potentiellement plus facile. Arrivé en France et dans notre résidence à l’âge de 6 ans de Singapour, j’ai eu le privilège de lui apprendre le français. Cours certifiés dyslexie 100%. Ses parents, toujours partis aux quatre coins du monde pour le boulot, le laissèrent dès le début de l’adolescence en totale contrôle de sa vie. Et le mec a réussi. Même si son appartement était le lieu de vie quasi permanent des 5 autres. Une seule règle : dégager lors des révisions. Aujourd’hui il a un poste à responsabilités comme on dit dans une des plus grosses boites de France.
Un autre était issu de la DDASS et refusait de se faire adopter comme son petit frère. Je n’ai jamais entendu ce mec se plaindre. Il paraissait traverser sa vie à bord d’un radeau mal construit et se faisait ballotter comme une bouteille à la mer mais sans jamais vraiment s’échouer. Sourire omniprésent aux lèvres, il s’était construit une carapace indestructible. Du moins aux regards des autres. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. J’espère qu’il a touché terre quelque part.
Le troisième fini lui plus tardivement à la DDASS. Touché petit par une méningite assez cognée, il lui arrivait, fréquemment, de perdre son self contrôle en cas d’énervement. Seuls nous cinq pouvions alors l’approcher et éventuellement l’empêcher de démonter au sens propre du terme son malheureux adversaire. Broyé par la vie dès l’âge de quinze ans, c’est sa mère, maltraitante, qui demanda son placement, par peur de son propre enfant. Malgré ses tentatives, il échoua plus tard à s’intégrer dans notre société. A chacun notre tour nous essayâmes de l’aider. Après un passage devant le juge, il disparut pour revenir bien plus tard. A peine l’ombre de l’adolescent que nous avions connu. Pour ma part si il avait payer sa dette à la société je ne lui pardonnais pas son acte. Je ne l’ai jamais revu.
Et puis y’a mon pote. Mon voisin de palier depuis mes cinq ans. Celui qui me connaît le mieux au monde. Celui qui aurait pu être un frère.
J’y aurais gagné niveau mère. Celui qui connaît mes secrets d’enfant, d’adolescent et de tout jeune adulte. Première personne que je voyais le matin pour aller à l’école puis au collège. Dernière personne que je voyais avant de rentrer chez moi le soir. Nous avions un énorme point commun : seul demain nous intéressait. On ne voyait pas plus loin que ça. Aucun projet. Notre vision s’arrêtait à la prochaine connerie à faire et sans même vraiment de plan.
Lorsque la sixième nous rejoignit dans cette petite bande de pieds nickelés, il fut celui qui l’a séduite. Cette beauté écorchée vive, elle aussi, a tout de suite pigé notre façon de parler, de bouger, de nous engueuler. Jamais nous n’aurions eu l’idée de la traiter comme une princesse. Elle était comme nous. Mais elle était aussi belle, drôle et lumineuse. Autour de nous personne ne comprenait ce qu’elle pouvait nous trouver, pourquoi elle nous avait choisi. Avec mon pote, ils constituaient le couple de référence, celui qu’on voulait tous un jour connaître. Ils s’aimaient. Et puis un jour, ils ne s’aimèrent plus.
Trop compliqué à gérer au sein de la bande nous choisîmes de rester entre mecs. Elle nous en voulue, nous traita comme il se devait de tous les noms au milieu de cris et de pleurs. Elle avait tellement raison. Un mois après elle mourait avec son nouveau mec, passagère d’une moto trop puissante. Vous avez déjà été écrasé,broyé, pulvérisé par un sentiment de culpabilité ? Ça fait mal, très mal.
Deux ans après mon pote de toujours me demande ce que je pense de sa nouvelle copine. Je lui sors alors tout ce que je n’aime pas en elle. La liste est longue. Parce qu’elle est pas l’autre. Celle qu’on aimait tous. Celle qu’on a abandonné. Il m’annonce qu’ils attendent un enfant, qu’il va se marier. J’irais à son mariage. Puis plus rien. On arrête là notre amitié.
Voilà maintenant deux ans que nous nous revoyons. 36 ans après. Je l’ai appelé un jour en lui disant qu’il me manquait. Maintenant je l’appelle fréquemment et on se voit dés que je descends dans la cité phocéenne. Plusieurs fois par an. Il est célibataire. On arrive à rigoler de tout et de rien. On évoque le bon temps. Le temps de l’innocence. On est d’accord, c’était les plus belles années de notre vie. Rien n’avait d’importance.
Et puis on a enfin parlé d’elle. On parle d’elle. On reparlera d’elle.
Chapitre 18.
Putain mais c’est quoi mon problème ?
Rencontrer Kim Kamikaze fut l’une des plus belles choses qui me soit arrivée dans le monde du surf. Réputé dans le monde de surf pour ses shapes et planches uniques en banbou le mec respire l’humilité. Bien loin d’autres de cette même profession avec pourtant si peu de talent. Chez lui au moins le mot talent n’est pas usurpé. Constamment en recherche de nouvelles possibilités, de nouvelles idées, kim est parfois taxé de shaper underground. Pour moi il endosse à merveille ce terme qui est ici le plus beau des compliments. Sortir de la norme pour atteindre le meilleur.
A l’époque c’est une simple réparation qui me fait pousser la porte de son atelier. Situé à Bègles au fond d’une cour, le local se compose de deux pièces. Une salle de shape et une de glass. C’est par cette dernière que l’on rentre. Radio Nova, le grand mix, en fond musical, on y découvre au mur des pages de vieux magazines de kit ou de surf. Des plus rigolotes et sexy par ici par là pour celui qui sait fouiller. Des masques de protection respiratoire, des pots de résine, rangés selon une méthode connue du seul maître des lieux sont réparties un peu partout. Généralement une planche finie, en cours de séchage ou en attente de glass prône au milieu de la petite pièce.
L’autre pièce est la salle de shape. Quelques projets en cours attendent les premiers coups de rabot ou les centaines de passages d’une ponceuse. Des gabarits sont rangés le long des murs. Une chaise trône au fond de cette salle sans fenêtre. L’éclairage d’une salle de shape est d’une importance vitale. Outre le ressenti au toucher, l’œil du shaper ne doit se heurter à aucune ombre pour réaliser la courbe, le volume, voulus.
Kim a cette particularité d’être à la fois un mec droit, discret, communicatif mais taiseux. Vous le faites chier il vous le dira le plus directement et gentiment possible à la fois. Il a aussi cette faculté d’écoute. Celle du professionnel, il comprend la planche dont vous rêvez. Et humaine, capable d’écouter l’autre. Il est drôle façon poker face. Il est entouré d’une multitude de personnes qui l’apprécie. Sa bande à lui. Ils ont pour habitude de se retrouver au local le vendredi afin de fêter la fin de semaine et le début du Week-end. Ça parle surf mais pas essentiellement. Il y’a Olivier, Chacal le glasseur, son frère et les autres.
Et pendant un temps il y’a moi. D’un besoin d’une réparation, d’une conversation à une autre je me retrouve dès que possible à l’atelier à bombarder de questions Kim qui patiemment m’explique, me montre. Puis commence à me donner des travaux de réparation les plus simples du monde sur des bouts de surf promis à la poubelle. En parallèle j’exprime de plus en plus l’idée de sortir de ma routine d’interview de shaper pour un nouveau format : une video. Un mini documentaire. Au début retissant, avec sa vraie modestie, il ne voit pas très bien qui cela peut intéresser, ce qu’il peut apporter puis se laisse convaincre.
Je le filme. Je passe un nombre d’heures incalculables au montage, toujours insatisfait du rendu. Son inaudible, mauvaises transitions… la vidéo est finalement postée sur le forum. Je suis content de faire découvrir Kim à certains. Et de rendre à moindre mesure ce qu’il m’apporte. Lui et son savoir. Lui tout simplement et nos après midi de discussions. Et ce qu’il ne sait pas, ce lieux magique qui est pour moi un havre de paix par rapport aux urgences où je suis doucement en train d’exploser après de si nombreuses années.
Je commence à comprendre quelques trucs niveau ponçage et résine à tel point que je décide de shaper et glasser ma propre planche. Partir d’un pain brut et aller jusqu’à la pose du boîtier de dérive.
Quand tu fais ça chez un shaper comme Kim tu te dis, cool il va m’aider. Oui il m’a aidé. À être rigoureux à l’extrême, intransigeant quant au résultat. Ne laissant passer aucune imperfection. Il était catégorique : une planche sortant de son atelier se devait d’être parfaite. En vérité la mienne est loin de l’être. Fragile. Peut être trop généreuse dans ses courbes et décorée de façon aléatoire dans un nuage de fumée. Elle est ce qu’elle devait être, une première planche shapée par un total amateur. Aujourd’hui elle est la seule rescapée de la vente de mon quiver.
Le jour où j’ai arrêté le surf, j’ai arrêté de voir Kim. De voir Olivier, Fred et Thibault. Sans leur donner aucune explication. Autour de moi des gens avisés et instruits dans le domaine pensent que je suis peut être TDAH. Je pense que je suis plutôt un connard. Qui est capable d’attendre 36 ans pour passer un coup de fil alors que l’envie me bouffait littéralement depuis des dizaines d’années. De lâcher des mecs qui m’ont apporté tant de choses du jour au lendemain sans raison ni explication pour eux comme pour moi.
En revanche le jour où j’ai arrêté le surf j’avais une putain de bonne raison.
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Pipeau le Ven Aoû 21, 2026 06:54, modifié 8 fois.