par Pipeau » Jeu Aoû 13, 2026 06:59
Chapitre 13
Une vague infinie.
Ma première vague fut à l’inverse de toutes mes convictions les plus profondes, une droite. Et comme un boxeur qui en prend une belle, cette droite me mis pratiquement Ko. De bonheur.
Nous nous étions garés au Gurp, là où à l’époque tu pouvais retrouver ton parebrise waxé ou au pire un pneu crevé car non natif du coin. La houle devait faire au grand max 1,50 sur les plus grosses séries mais disons 1,20 de manière plus régulière. Je ne me rappelle plus l’époque de l’année mais nous étions équipés de 4/3, certains de cagoules mais tous de chaussons. On est au sud du spot. Pas grand monde à l’eau voir on est les seuls. La mer est magnifique. Vent d’est alors qu’on est en fin de matinée, début d’après midi. Le soleil est là mais ne réchauffe rien. Trop tôt dans l’année. L’eau a cette teinte vert pastel de sortie d’hiver. Les vagues se forment à bien 25 mètres du bord avant de s’y écraser. Il n’y a pas de courant. Le passage de barre se fait pour une fois sans difficulté pour moi.
On prend nos repères. Ça part à droite et à gauche de moi. Moi plus timide fait le bouchon quelques minutes supplémentaires. Une nouvelle série arrive. Je m’allonge et m’aligne dans le sens de la houle. Je rame comme maintenant je l’ai appris, c’est à dire comme un malade. Je sens que ça part et plutôt vite. Impression de vitesse et de fluidité alors que je suis encore allongé. Ça dure à peine deux secondes. Take off et sans vraiment réaliser comment je me suis retrouvé là je suis debout filant à droite dans une impression de légèreté jamais connue. Un mélange de silence et de bruits d’eau m’entoure ou plutôt m’envahit. De manière instinctive j’arrive à me maintenir au milieu de la vague qui n’en finit pas de dérouler. Cette onde qui m’a prise avec elle est une de ces longues vagues paresseuses mais majestueuses, qui prennent tout leur temps pour finir leur voyage long de quelques milliers de kilomètres. Un énorme sourire vient fendre mon visage de benêt. J’entends les copains au loin lancer des cris. Je me mets même à rigoler un peu, un tout petit peu. Faut pas tomber non plus. Je suis hyper concentré et euphorique à la fois. Je n’ai qu’une peur gâcher le moment par une faute de ma part. La vague a décidé que nous finirions ensemble son ultime voyage et elle vient me déposer délicatement dans un ultime rouleau au bord de l’eau. Moi romantique et fleur bleue ? Et bien pourquoi pas. Je m’en carre de ce que tu penses. Ce que j’ai vécu, je te le partage, te le balance en pleine face et je ne sais même pas pourquoi. Et je m’en fous complètement.
Sur cette session seule cette vague me revient. En boucle. Peut être y’en a t’il eu d’autres ce même jour. Me rappelle pas. Elle fut en tout cas le déclic, la clé magique a beaucoup d’autres. Ce jour je compris que le surf était qu’une question d’assemblage de paramètres. Comme une équation à de très nombreuses inconnues. Il y’a tant de paramètres en jeux pour ces quelques secondes de pureté. Entre les éléments naturels pour lesquels, heureusement, nous n’avons aucun contrôle, nos capacités physiques, au rendez-vous ou non, le matériel, l’entourage, la motivation, l’effet de groupe.
Le surf est un plaisir solitaire. Qui se partage.
Chapitre 14.
Le temps du surf et des potes. Vous l’avez ?
Rendu plus vite accro au surf qu’un ado à son premier téléphone, j’enchaînais les sessions avec mes quatre compères. Avoir une femme complètement dépendante au sport réduit les risques d’incompréhension d’une pratique sportive et le fait d’être infirmier permet de bosser soit le matin soit l’après midi… si c’est pas le bonheur ça.
Je m’étais même inscrit au forum de surf dont les trois autres me rabattaient les oreilles. Au début septique je compris assez vite qu’on y parlait de surf mais pas que.
Et que je pouvais comprendre des trucs utiles à la glisse. La communauté, comme elle aimait s’appeler, était un condensé de notre société. On y retrouvait le sachant. Celui qui à grands renforts d’obscurs noms ou lieux retraçait l’histoire du surf avec un ton plus ou moins condescendant.
Le hargneux, bon celui là il est là dés qu’il y’a de l’anonymat. Le mytho, est pour le coup notre forum en accueilli plus d’un dont une fratrie complètement lunaire ou quand le mensonge en devient poétique et non plus pathétique. Le gentil, toujours à vouloir séparer les mecs en conflit. Ah oui, parce que sur ce forum de surf y’avait du désaccord. En fait dès qu’il’y avait une discussion y’avait avis contraire. Matos, localisme, prévises, spots, voyages, trips, pays, tout, absolument tout était sujet à discussion. Le but d’un forum en fait. Mais moi déjà que je trouvais compliqué de gérer les interactions sociales dans la vraie vie, j’eu dû mal à comprendre les règles d’un forum. Quand tu as un vrai connard qui s’adresse à toi en ligne, compliqué de pas lui donner rendez-vous pour mieux comprendre son point de vue. Mais j’appris. Alors sur ce forum comme dans tous forums soit on restait au spectacle bien confortablement assis soit on descendait dans l’arène et on allait débattre à coups de posts en attendant fébrilement la réponse de l’autre qui ça se trouve était partis se pioncer loin de ces enfantillages d’adultes.
Et puis un jour, coup de tonnerre dans ce microcosme.
Le mec qui tenait à bout de bras ce forum, seul, depuis des années n’en pouvait plus. Trop de temps, plus de vie, à deux doigts d’un réel craquage.
Et c’était moche car le type avait réussi à construire quelque chose d’unique et de solide. De reconnu dans le monde du surf pourtant imperméable à ce genre d’initiative. Quelque chose de concret. Les gens allaient vraiment surfer ensemble après s’être rencontrés en ligne. Malgré une ultime tentative de sa part, le couperet tomba un vendredi il me semble. Le forum allait bel et bien disparaître.
Je ne sais plus qui des quatre couillons eu l’idée de reprendre le forum mais je dirais Olivier. Fred a dû être partant tout comme moi. On devait être les deux à ne pas mesurer pleinement la charge de travail. Thibault devait être sans doute le plus mesuré dans l’euphorie du moment. On allait reprendre le flambeau. On passa un accord avec le créateur original : on ne garderait que sa banque de données d’inscrits à qui on adresserait une invitation à l’inscription du nouveau forum. En parallèle il indiquerait sur son forum et pour les derniers jours d’existence notre désir de continuer l’aventure, sous une nouvelle formule et donnait la nouvelle adresse. Pour le reste, le contenu, on partirait d’une page blanche.
A partir de là, nuits pratiquement blanches pour la création de l’arborescence des rubriques et sujets, le choix du format informatique et de la charte graphique, les règles d’utilisation, les limites et la ligne éditoriale.
Puis la lente progression du nombre d’abonnés fait de la migration de l’ancien forum et de nouveaux arrivants commença. Chaque passage d’une dizaine à une autre était un soulagement. Les gens avaient l’air de nous suivre dans notre mauvaise idée. Le lundi matin nous étions donc, un peu fiers mais humbles, à la tête d’un forum de surf. Et ça n’allait pas être facile. Déjà modérer n’est pas facile. Quand on a envie d’injurier ouvertement la mère d’un mec parce qu’il ne se comporte pas comme il se doit sur un forum convivial mieux vaut laisser la modération à un autre. Merci à ceux qui ont bien voulu endosser ce rôle ingrat. Puis la stratégie des mises en lignes. On était peut être jeunes et naïfs dans le monde des forums, on savait pertinemment que poster un bon sujet de fond à deux heures du matin un mercredi alors qu’un week-end de surf de folie s’annonçait n’était pas le plus pertinent. Le sujet passerait à la trappe peu importe son importance. Il fallait être stratégique. Nos pics d’audience avaient lieux le matin à l’embauche et dans les dernières minutes avant la débauche, à la pause déjeuner jours ouvrables et la veille de possibles journées de week-end surfables. Les habitués venaient eux ci retrouver comme on vient au bar du village. Dès que possible.
Chacun des quatre avait ses sujets préférés ou de prédilection. Mon inexpérience en tant que surfeur ne m’empêchait pas d’essayer de comprendre comment ça fonctionnait. Et plus particulièrement le process de fabrication d’un surf. Les shapers étaient sur le forum cités avec respect. Qu’on apprécie ou pas leurs planches peu s’aventurer à juger les hommes. Et c’est avec quelques notions rudimentaires que je me lança dans ma première interview de shaper.
Vinrent aussi les quelques rares mésententes et frictions. Quand je pensais tenir un bon sujet voir plusieurs j’avais tendance à trop rapidement mettre en ligne sans aucune stratégie. Au grand désespoir des trois autres. Quoique je soupçonne que cela faisait plus marrer Fred que les deux autres que je devais bien agacer. En revanche ce fut pour ma part les seuls points de désaccord réels entre nous. Humainement tout roulait et c’était même sacrément fendard.
Mais surfer sur internet n’était pas vraiment une fin en soi. Restait le vrai surf. Encore une fois je ne sais pas qui a eu l’idée des quatre, certainement pas moi, mais pourquoi pas aller au spot de
Puerto Escondido au Mexique se faire bien défoncer la gueule par manque de niveau et de pratique. Elle est pas bonne l’idée de génie ?