Le jour où j’ai arrêté le surf.

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Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar Pipeau » Mer Aoû 05, 2026 05:18

Le jour où j’ai arrêté le surf.

Chapitre 1.

La plus belle route du monde.

Au peu de monde à qui j’ai pu raconter cette histoire j’ai toujours dit qu’elle se déroulait au mois d’avril. Dans mon souvenir la luminosité, la température, le vent, l’ambiance générale correspondent à ce mois précurseur des beaux jours. Au volant, je revois encore les traits de lumière percer la forêt pour venir taper mon pare-brise. Ce jour était particulier. C’était la première fois où j’allais m’aventurer seul à l’océan. D’habitude j’étais au minimum accompagné d’un des trois mecs qui m’avaient pris sous leurs ailes, chacun à sa manière, dans la découverte de cette pratique tellement ingrate. Olivier, Frédéric et Thibault.

La réalité du surf est loin des images vendues par le business de la glisse depuis des années qui promettent à n’importe quel idiot qui veut le croire que le surf est accessible. Encore plus fort : Tu peux rentrer dans la grande communauté des gens les plus cools du monde si tu te transformes en panneau publicitaire à grands renforts de tee-shirts, bermudas, claquettes façonnés par des personnes venues des régions les plus pauvres d’Asie et qui ne verront jamais une vague de leur vie. Rejeter le monde capitaliste pour la grande communauté éprit de liberté et de grands espaces en remplissant les poches d’actionnaires qui comptent également dans leurs portefeuilles des actions de grands groupes pétroliers. Comme à chaque fois on a réussi à transformer un rêve de liberté en business plan. Les vagues de l’océan ont rejoint les courbes des bourses mondiales. Certains parleront de démocratisation, j’y vois la capitalisation d’une pratique ancestrale. Je m’efforçais donc grâce à ces trois mecs devenus plus tard des amis de rejoindre ce grand groupe de doux rêveurs qui l’espace de quelques secondes tentent de s’offrir cette sensation inexplicable. Un parfait équilibre entre l’eau, la vitesse et une impression de légèreté. Une harmonie des éléments : l’eau et le vent. Mais ce gral ne s’atteint pas facilement. Combien d’échecs, de barres infranchissables, de placements aléatoires, de vent d’ouest écrasant tout sur son passage. De priorités cédées, de mauvais choix de vague ou de planche, de séries manquées pour une prochaine jamais venue. Ces trois mecs m’avaient donc entraînés dans leur quête de cette sensation qui nous faisaient partir aux aurores pour parfois constater que rien n’était surfable ou au contraire admirer des lignes parfaites venues du fin fond de l’horizon mais que mon niveau ne me permettait pas de jouir.

Ce jour là était donc pour moi celui de l’émancipation. J’avais décidé de surfer seul. Parti d’une maison silencieuse, femme et enfants encore endormis, je me retrouvais rapidement sur la plus belle route du monde. Celle qui s’échappe de Lège pour s’enfoncer dans une forêt plus sauvage que nos pinèdes trop alignées et malheureusement trop vulnérables.

Cette route je l’avais toujours connue. Et elle était vraiment la plus belle du monde. Mes enfants attendaient toujours le moment, deuxième virage à gauche, où je disais : c’est vraiment la plus belle route du monde. Et je le pense vraiment. Elle serpente entre les arbres pour une promesse toujours tenue: l’océan au bout. A chaque fois que je suis ses courbes je suis subjugué par cette nature et les images qu’elle nous offre. Mon rêve est qu’un jour, mes enfants, au volant de leur voiture, un sourire aux lèvres disent aux leurs : c’est vraiment la plus belle route du monde.

Chapitre 2.

Ma première planche…… à voile.

D’aussi loin que remonte mes souvenirs d’enfance estivaux il y’a le Bassin d’Arcachon. Ares pour mes premières années avec sans doute l’été le plus important : 1976, j’ai 7 ans et je réussi pour la première fois de ma petite vie à faire du vélo sans roulette dans un jardin écrasé par une canicule qu’on évoquait comme référence il n’y à encore pas longtemps. Avant la grande fuite en avant climatique. Mon grand père, ancien mécano embarqué sur un bombardier de l’armée de De Gaule était ce que j’appelle encore, même à notre époque où ce genre d’appellation tombe sous un amas de jugements bienpensants,un bonhomme. Bourré d’un charisme à faire bouger les murs d’une pièce quand il y rentrait, tout ce qu’il pouvait dire devenait automatiquement vrai et ne souffrirait d’aucune contradiction. Il savait rassembler autour de lui toute sa famille pour deux mois dans une grande maison donnant directement sur le bassin. Ainsi, cousins, tante, parents, amis se retrouvaient pour partager cris, rires, secrets, engueulades, jalousies, tendresse, non dits, preuves d’amour et tout ce que l’on peut trouver dans une famille aussi dysfonctionnelle que dans toutes les autres familles normales.

Cet homme, aujourd’hui disparu de chagrin à la mort d’un de ses petits-enfants, m’appris très tôt la mer. Dans sa barque équipée d’un moteur trop puissant ils nous emmenait moi et mes cousins poser les filets aux embranchements des chenaux du bassin. Parfois à marée basse nous allions nous échouer délibérément sur la vase pour pêcher à coups de foëne les anguilles que ma grand mère nous préparait ensuite en salade.

Mais cet homme, toujours en mouvement eu un jour une idée bien particulière. Se fabriquer sa propre planche à voile. Et tant qu’à faire 4 planches à voile. Comme je regrette de ne pas l’avoir bombardé de questions quand j’en avais la possibilité. Je ne saurais jamais d’où venait, l’envie,, l’idée et le moule mais il passa tout un hiver à façonner une planche pour lui, deux pour ses gendres et une pour moi.

J’avais bien mon petit zodiac équipé d’un moteur 49.9 qui me permettait moi dès mes 12 ans accompagné de mon plus jeune cousin de sillonner les bords du fond du bassin. Mais avec cette planche un nouveau bassin d’Arcachon s’ouvrait à moi. Celui des défis.

Mon grand père m’acheta en raison de mon petit gabarit une voile tempête. Et nous nous lançâmes, souvent que tous les deux, mon père et mon oncle beaucoup moins attirés par l’aventure, à passer l’essentiel des marées hautes d’Andernos à essayer de maîtriser nos engins.

Nous avions changé de maison fini Ares pour la ville d’à côté Andernos. Cet été de mes 13 ans fut celui des révélations. Celui de la glisse. A la fin du mois d’août j’étais capable de naviguer sur la tranche, un pied sur la dérive, un mastodonte en bois qui devait bien peser deux kilos, faire des changements de bords digne d’un acrobate chinois. L’autre révélation fut les voisines. Comment j’avais jusque là put passer à côté de ce monde magique, mystérieux. L’été de mes 13 ans s’acheva par une maîtrise de ma réplique de la planche bic et la promesse d’un été prochain accès sur d’autres univers : les copains et surtout les copines. D’autant plus qu’un de mes grands cousins qui habitait Andernos, Williams, le surfer de la famille, semblait d’un coup découvrir mon existence.
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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar zitoune » Mer Aoû 05, 2026 08:53

Wahou sacrée plume pipeau !
Quel plaisir de te lire à nouveau !
Je découvre de nouveaux chapitres de ta vie, qui a l'air d'en avoir quelques uns !

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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar kyu » Mer Aoû 05, 2026 09:24

Yeahhh c est bon de relire pipeau ! 20 ans que j ai eu le plaisir de le rencontrer , de faire des merguez aux kermesses de nos gamins :lol: et partager d autres aventures ! Pour moi , ça a toujours été le gars qui a vécu 20 vies dans une vie .. On s est pas vus depuis un bail mais je suis sur que quand on se reverra , ce sera comme si on s etait quittés la veille :wink:
Allez Pipeau, envoie la suite !
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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar soroli » Mer Aoû 05, 2026 09:29

Rhaaaa Lovely …. !!!
Pipeau est de retour ! :amour: :amour:
Vivement les prochains chapitres !
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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar surfinggil » Mer Aoû 05, 2026 09:43

Wahou, comme l'a dit SOROLI vivement les prochains chapitres....... :D :D :D
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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar nicodisco » Mer Aoû 05, 2026 10:17

SUPERBE! Encore!
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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar dahomey » Mer Aoû 05, 2026 10:23

Revival !!!! que c'est bon !!!! ca sent presue la Garrigue Landaise :amour:
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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar Pipeau » Mer Aoû 05, 2026 10:33

Chapitre 3.

William, le cousin surfer.

Comme chaque année depuis mes tout débuts scolaires l’automne, l’ hiver et le printemps furent longs, inintéressants, remplis d’ennuis et d’échecs aux horaires des cours, jalonnées de conneries et de fou rires une fois passé les portes du bahut.

L’été arriva enfin et avec lui la maison d’Andernos. Partie de Bordeaux notre caravane familiale composée d’une antique estafette Renault tirant la remorque supportant le bateau, les planches à voile bien calées dans ce dernier. Quatre autres voitures remplies d’adultes et d’un nombre plus ou moins défini de gamins suivait l’estafette susceptible de tomber en panne tous les secondes. Et enfin une remorque abritant le zodiac des enfants.

Dès mon arrivée je réintégrais la bande de copains copines du quartier de manière instinctive, naturelle. Aucune gêne, aucune question , on reprenait là où on s’était séparé il y dix mois. La complicité était restée intacte, seuls les corps et certains regards avaient changé.

Mon grand père eu la lucidité et peut être l’amour de s’effacer. Finies nos escapades sur l’eau en bateau ou en planche. Nos courses où il me laissait gagner. Il ne pouvait pas rivaliser avec les filles, les escapades en vélos , les mobylettes, les défis plus cons les uns des autres, les soirées sans fins sur la plage avec leurs lots de tentatives de baisers maladroits. Il s’écarta et m’offrit pour l’occasion un vieux solex remis en état en deux trois coups de tournevis.

Dans mon souvenir, rejoindre le grand Crohot d’Andernos se faisait parfois par la route, par des débuts de tronçons de pistes cyclables et des bouts de pistes. Nous étions bruyants, insouciants et remplis d’envies. Insouciants car seuls les prochaines minutes nous importaient, d’envies car nous allions rejoindre comme tous les jours cet océan dont nous connaissions les règles et les dangers mais qui nous permettait de briller par notre audace. Une rivalité étrangement saine existait entre les garçons de la bande. La même était peut être présente chez les filles. Surement. C’était à celui qui irait le plus loin, celui qui se prendrait la plus grosse vague sans bouger, le plus habile dans les rouleaux. Le body surf n’était pas encore arrivé jusqu’à nous et c’est sans aucune technique mais un bon instinct naturel que nous tentions de jouer les dauphins. Les filles n’étaient pas en reste et rivalisaient avec nous d’audace.

Seule ombre au tableau, les
Surfeurs, les dieux de la plage. Ces mecs inatteignables du haut de leur piédestal que toute la plage enviait, jalousait, et surtout admirait. Le surf restait un mystère. Pas de surf shop, pas de magasin de marque. Aucune médiatisation hormis une hypothétique nuit de la glisse annuelle qui préférait mettre de toute façon sous les projecteurs le ski hors piste. Les surfers étaient de vrais sportifs au physique sec et à la peau bronzée. Ils surgissaient du haut de la dune pour aller directement se jeter dans l’eau et disparaissaient aussi sec.
Qui étaient ils , d’où venaient ils ? J’avais peut être une chance avec William mon cousin. Le seul surfer que je connaissais mais de très loin malgré notre lien familial.

En fait ce cousin mystérieux qui habitait le temps de l’été chez ses parents, une antique maison d’Andernos, au pied de la plage de mes quartiers estivaux, était le mec le plus cool de la terre. Toujours accompagné de son pote Denis, il concentrait à lui seul tout ce que l’ado pouvait un jour espérer avoir. Le physique, le sourire, l’attitude, les amis et copines. Tout en lui respirait le mec parfait comme on peut l’imaginer à 14 ans. Il débarquait avec Denis à bord de leur 4L, les planches sur le toit pour vider en quelques secondes les bières que sa mère avait déjà sorti au son de leur voiture.

Ce même son qui me permettait d’être dans les parages, comme par hasard, lorsqu’il arrivait. Et peut être de me rapprocher suffisamment de lui pour qu’il m’adresse ne serait-ce que la parole…

Chapitre 4.

Des étés magiques.

À mon grand étonnement William m’accepta avec tout le naturel possible. S’intéressa de plus en plus à moi en me posant une multitude de questions. Mes réponses étaient un peu embrouillées lorsqu’il abordait le chapitre des filles et décida sans doute, à partir de là, de s’occuper de moi. Je serais honnête avec vous, il ne fut à aucun moment,durant ces deux mois, question de surf, de houle ou de planche. Tout son programme d’accompagnement du petit cousin se concentra sur ce que devait être un été : des fêtes, de la plage à toutes heures et les filles. Lorsque je vous disais que William était le mec le plus cool de la terre, il l’était bel et bien. A sa première fête de l’été, c’est à dire un rassemblement de mecs et se nanas à son image autour de bières et d’un barbecue il nous invita, moi et ma bande toute entière.

Avec cette invitation que je qualifierais d’initiation ce n’est pas uniquement son cousin que William invita dans le monde l’adolescence. C’est toute ma bande qui fut propulsée dans ce nouvel univers de nouvelles sensations. Il officialisait notre passage vers quelque chose de nouveau et de vertigineux. Nous allions devoir faire face à ces nouveaux enjeux que seule l’adolescence permet :
Dévorer avec fureur chaque seconde. Découvrir l’autre en se découvrant.

De cette soirée, il y’a 42 ans à l’heure où j’écris ce texte, je retiens une musique, une chanson qui passa au moins une vingtaine de fois dans la nuit : j’aime regarder les filles de Coutin. Elle était sortie il y’a trois ans mais elle pris toute son importance pour moi ce soir là. Elle m’offrait un passeport pour un nouveau monde. Et même si c’était complètement brouillon dans ma tête je comprenais que ce que je vivais , ressentais semblait le lot de tous. Au point où un mec en avait fait un tube et qu’une bande de fous furieux en reprenait le refrain en hurlant à s’en peter les cordes vocales anesthésiées par la bière. Encore aujourd’hui cette chanson est associée pour moi au grand crohot. Et à chaque fois que je l’entends, l’écoute de manière volontaire ou non c’est une plage d’océan qui s’offre à moi. C’est la vision des surfers de cette époque, des filles qui gravitaient autour et de moi en mode ado qui m’apparaît.

Les deux étés suivants furent simplement magiques. Quand j’emploie le mot « simplement » c’est avec toute la force que l’on peut y trouver lorsque cherche bien le pouvoir de ce mot. Pas de calcul, pas de remord ou de regret. Les heures se remplissaient au fil des rires, des amours, des conversations profondes ou sans queue ni tête. De premières cuites et fumées magiques.

Durant ces étés, je jure que j’ai aimé sincèrement toutes les filles à qui j’ai dit que je les aimais. Que j’ai vraiment pensé et ce pour chacune d’elles que j’allais vivre éternellement au bord de la plage avec elle.

Je n’ai absolument rien appris du surf mais William m’avait, nous avait permis de passer la barre de l’enfance pour rejoindre l’autre côté de la vague. Celle des plus grands avec son lot de joies et de merdes. Et de la merde j’allais en faire et en bouffer les années à venir. Et à ma grande surprise la mer allait y jouer un rôle primordial.
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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar nicodisco » Mer Aoû 05, 2026 15:20

C'est du Pagnol ! :amour:



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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar Pipeau » Mer Aoû 05, 2026 16:51

Chapitre 5.

Être un marin, ça se mérite.

Si mes étés se constituaient de purs moments magiques les dix autres mois de l’année ne brillaient d’aucun éclat niveau scolaire. Dyslexique cogné, je le sus à la reprise de mes études, à l’âge de trente ans, je passais pour le mec qui ne voulait rien faire: « à des capacités mais ne s’investit pas », « peu mieux faire » et « préfère ne rien faire ». Et à force d’être pris pour le mec qui ne veut rien faire tu te persuade de cette pseudo vérité et tu deviens le mec qui ne fait rien. Sauf que ne rien faire deviens vite ennuyeux donc tu t’associes au groupe de ceux qui ne veulent rien faire pour ensemble faire enfin des choses. Et pas les plus intelligentes.

Tu deviens vite la bête noire de l’éducation nationale qui t’invite à la quitter pour rejoindre le monde du travail qui ne t’attendait pas vraiment. Tu as depuis quelques temps rejoins une bande qui s’intéresse à la même musique qualifiée de violente, tu joues au chat et à la souris avec une autre bande qui écoute une autre musique violente mais qui n’a pas du tout les mêmes idéaux politiques. Bien au contraire. Tu commences à tester ce que Paris peut t’offrir en terme de paradis artificiel. Tu traines dans des concerts où les deux groupes d’ennemis se croisent avec impatience et un certain plaisir. Tes parents ont lâchés l’affaire depuis qu’ils ont compris qu’ils ne pourront plus t’hexiber socialement. Trop et pas assez à la fois , tu ne répond pas aux attentes. Et ton seul vrai repaire paternel, ton grand père, se bat contre une saloperie entre deux chimios. Et puis un jour, peut être le seul où elle a joué son rôle , ta mère te force à ouvrir les yeux et te dis que c’est plus possible.

Le service militaire existe encore. Ta mère remplie donc les papiers pour que tu rejoignes en avance la grande famille des mecs en treillis. Enfin pas vraiment parce que toi tu te retrouves avec un pompon sur le crâne, tu vas être habillé tout en bleu et ta nouvelle maison flotte dans la rade de Cherbourg . De parfait crétin rebelle de quartier tu deviens marin du jour au lendemain. Enfin pas si rapidement en vérité… Marin, ça se mérite.

Imaginez un mec sûr de soi et de sa connerie, débordant d’assurance et de mépris pour les autres et la société en général. Avec un mélange de haine et de peur viscéralement ancrées au fond de lui même. Un mec, encore un adolescent, à qui on a fermé les portes une à une et qui a trouvé refuge chez les aussi haineux que lui. Imaginez le propulsé du jour au lendemain dans un monde fait de règles, d’ordre, de respect de la hiérarchie, de coutumes et de traditions innombrables. Simple, après des classes où j’avais pu constituer un semblant de bande avec des aussi paumés que moi, emmerdé certainement des plus malins que moi je me suis retrouvé sur mon premier bâtiment, la Cybele. Un chasseur de mines de 46 mètres de long avec 49 marins à bord et petit con, moi.

Une fois débarqué du bus qui nous avait emmené de la gare au port, je franchis pour la première fois la passerelle de ce qui devait devenir ma maison pour deux ans. Après mettre fait engueler pour n’avoir pas salué au bon moment je fus accueilli par le capitaine d’armes.
⁃ T’as une mère ?
⁃ oui.
⁃ Vas à la cabine téléphonique là-bas lui dire que tu pars en mer deux mois.
⁃ En fait, à vrai dire, j’en ai pas vraiment, du moins je m’en fous.
⁃ Tant mieux, plus simple, suis moi.

Au deuxième jour, dans une houle hivernale de la mer du nord je me faisais casser la gueule comme jamais par le chouf, le plus ancien parmi le plus gradé de l’équipage, parce que j’étais un petit con qui ne respectait rien. C’est sûr qu’entre deux vomissements je ne comprenais rien à ce qu’on attendait de moi. Avec mon CAP / BEP d’électromécanicien on m’avait collé au pc machine à vérifier toutes les heures des niveaux d’huiles, de pressions dont je comprenais pas l’utilité et dont je me foutais royalement. Je devais même me glisser au fond du bateau, à la poupe, à quatre pattes sur la coque vérifier si le presse étoupe, le truc qui assure l'étanchéité de la coque au niveau du passage de l'arbre d'hélice ne fuyait pas. Que l’on confie ce rôle à un branleur comme moi me laisse encore maintenant perplexe. En dehors des quarts, je m’asseyais à la mauvaise table de la cafétéria, une pièce de 15 mètres carrée abritant trois tables de 4 personnes, répondais mal aux questions, ne faisais aucune corvée. Il semblait alors tout naturel que le plus ancien fasse comprendre au plus jeune et nouvel arrivant comment devait fonctionner ce joli monde et quelle était ma place dans celui-ci. Et quoi de plus pédagogique qu’une bonne branlée. Et si je vous disais que cette dernière m’a peut être sauvée. M’a mis en face d’une réalité que je fuyais depuis des années. Et si elle était ma première leçon de vie d’adulte. Ici on ne triche pas, on partage la même merde et chacun doit faire en sorte que cela se passe au mieux. Ici on attend des choses de toi. On compte sur toi. C’est dans ces termes plus ou moins accompagnés d’insultes que ce mec me mis les plus belles patates de ma vie. Hormis peut être celles d’un marin anglais lors d’une escale en Suède ou peut être celle distribuées par un G.I à Djibouti ou bien celles récoltées au fond d’un bar en Écosse… Avec du recul cette liste est vraiment trop longue.
Et puis un jour nous passâmes en mode « chasse aux mines ».

En tant qu’électromecanicien à bord, j’étais aussi pompier, comme tout le monde à bord, électricien, à dérouler les câbles d’alimentation une fois à quai, censé pouvoir réparer le matériel électrique défectueux (jamais réussi) mais j’étais aussi de quart à la passerelle en chasse aux mines. Ces inconscients allaient confier la barre de leur bâtiment au moins compétent d’entre eux et certainement au plus branleur : moi !

Chapitre 6.

L’océan autour de moi.

Une mine marine, à mon époque, se déclenchait soit au contat direct, soit au bruit produit par un moteur, soit par détection magnétique d’un bateau. C’est pour cela que mon chasseur de mines était fait de bois, conçu comme une véritable cage de faraday et passait d’un moteur classique diesel à deux moteurs électriques hyper silencieux lors de la chasse aux mines. Et en toute logique militaire, des moteurs électriques, appelés pleugers du nom de la marque, se doivent d’être pilotés par un électricien.

Le fonctionnement était relativement simple : deux sticks semblables aux jeux électroniques de l’époque permettaient de régler la vitesse voulue par l’officier de quart. La direction ou plus exactement le cap était comme tous les bateaux dirigés par la barre. Derrière celle-ci un manœuvre ou un timonier et en chasse aux mines en alternance avec ces deux là l’électricien en charge des pleugers. Manœuvrer à la barre est relativement simple : le chef de quart donne un ordre : barre à droite 30, cap au 300. Celui derrière la barre répète l’ordre et exécute l’ordre. Une fois le cap atteint, il redresse la barre (avec l’expérience il anticipe bien
avant le cap voulu pour un maximum de fluidité) et annonce le cap atteint avec un « en route au 300» suffisamment haut et fort pour que toute la passerelle est l’information. L’officier répond alors « bien, gouvernez au 300», indiquant ainsi qu’il a eu l’info. Il ne me fallu pas plus de deux heures et quelques sueurs froides pour tomber amoureux de cet endroit unique au monde. Entouré d’eau, de vent, une houle visible de toute part, quelques rares oiseaux aux destinations mystérieuse je me sentais enfin quelque part au milieu de ce nulle part à ma place. Et effectivement on attendait quelque chose de moi. Peu à peu j’appris à connaître les règles de vie à bord. Vivre à autant de monde dans une telle proximité nécessite des concessions, des contraintes.
J’étais le plus jeune et le moins gradé à bord: le bidou. Ma banette , couchette, était donc celle la moins enviable. Placée dans le poste équipage que je partageais avec 35 autres camarades, dans un espace égal en surface à mon salon actuel, elle se situait à l’endroit le plus proche de la proue. À côté du puit aux chaînes, l’endroit le plus bruyant du navire : là où il vient fendre la houle. Mais aussi le plus haut et le plus bas du bateau, suivant l’instant, en cas de forte houle. Je devais m’attacher aux sangles reliée à elle pour ne pas m’écraser contre le plafond lors de tempête. Et pourtant bon dieu que je commençais à l’aimer ce bateau. Et les mecs qui m’entouraient je le découvrais peu à peu étaient tellement comme moi. Pour la plupart des anciens petits agités qui avaient trouvé refuge dans l’un des endroits les moins calmes du monde : la mer. Mon rang de bidou m’obligeait à servir la table des choufs, les quartiers maîtres chefs, mais les obligeaient à m’accueillir à cette même table, à me resservir en cas de rab et à payer toutes mes bières lors des escales.

Mon bateau étant basé à Cherbourg j’eu la chance de parcourir toute l’Europe du moins les pays ayant un accès à la mer. Lors d’exercices OTAN j’ai navigué à bord d’un navire anglais puis allemand. Fait des escales merveilleuses et d’autres dont je ne me souviens de rien à part la porte du premier pub franchie.

Je me fis aussi mes plus grands potes. Je pense que l’expression « c’est mon gars sur » fut inventé par un militaire et plus certainement par un marin. Vous ne pouvez pas imaginer le degré de confiance que nous nous portions mutuellement. Lorsque mon fils a rejoint l’armée, par choix, je lui ai dit: tu verras, même le plus grand des connards deviendra ton pote. C’est comme ça, ça s’explique pas. Lorsqu’il est revenu de sa première opex, il m’a dit : J’ai pigé ce que tu voulais me dire, je comprends.

De ce bateau et de son équipage jamais je n’oublierais un épisode qui allait me marquer à vie. Leur profond et vrai soutien à la mort de mon grand père. Dans les textes de l’époque rien ne permettait un simple appelé du contingent à rejoindre sa famille pour l’enterrement d’un grand père. Et pourtant tous, du plus simple matelot ou commandant, tous m’adressèrent avec plus ou moins de pudeur une marque de soutien. Et ils furent unanimes : barres toi, honores le et reviens au plus vite, on te couvre.

De ces deux années restent en moi un profond respect pour la mer qui peut se transformer en véritable enfer lorsqu’elle se déchaîne. De la peur qu’elle peut inspirer même chez les marins les plus aguerris. De sa beauté lors de crépuscules ou aurores calmes et paisibles. A ces rencontres improbables avec les vrais habitants des lieux, que l’on nomme « organiques » dans le monde militaire mais qui regroupe en réalité baleines, dauphins, cachalots…

Il reste au fond de moi ces arrivées au petit matin dans des ports inconnus des pays du nord, posté plage avant, tétanisé par le froid, prêt à larguer l’ancre en cas de problème moteur mais surtout impatient de fouler la terre. Loin de mon ancienne vie, de sa monotonie et de son absence de houle.

Pourtant je devrais la quitter un jour cette vie. Sans regret et pour une nouvelle aventure, la plus belle et plus flippante de toute : la paternité. Mais on ne quitte pas la mer et la marine nationale aussi facilement et si j’avais écumé la manche et la mer du nord . Me restait l’atlantique, la Méditerranée et l’océan indien à parcourir avant de m’amarré pour de bon.
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Re: Le jour où j’ai arrêté le surf.

Messagepar zitoune » Mer Aoû 05, 2026 23:08

Pouah c'est un régal a lire !
Qu'est ce que tu écris bien !
Et c'est con mais y'a une partie de ta vie, que tu nous avais déjà partagé, mais la avec tous ces détails , woha ça donne une autre ampleur encore !
Et j'apprends que ton fils est assis dans l'armée maintenant, il s'en est passé du temps la vache !
Trop cool en tout cas, un immense merci pour tout ça

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